« C’est normal, c’est le Fringe » : bilan d’un mois intense à Edimbourg

« C’est normal, c’est le Fringe ». Une phrase entendue, pensée, susurrée à maintes reprises en août à Edimbourg, lorsque les festivals se mélangent, lorsque les foules s’épaississent. On vous a déjà parlé du bouquet de festivals que l’on peut suivre à Edimbourg et on vous parlera bientôt de l’aspect « budgétaire » de ceux-ci. Mais en attendant, voici le premier essai d’un bilan un peu personnel d’un mois hors du commun en Ecosse.

C’est normal, c’est le Fringe…

Le réveil sonne à 6:30. Coup de chance, le soleil perce à travers les rideaux mais mon cerveau ouaté ne coopère pas. Il a besoin d’un peu plus de sommeil. Six heures – les bons jours – ce n’est pas assez. Mais… C’est normal, c’est le Fringe.

Le soleil rasant m’accompagne sur le chemin du travail, et machinalement, je compare les tas de détritus du jour à ceux d’hier. Entre les festivaliers, les restaurants et les déménageurs, les services d’entretien ne suivent pas et les mouettes s’en donnent à coeur joie. Sacs éventrés, immondices rampants, odeurs pestilentielles… C’est normal, c’est le Fringe.

Mon regard croise ceux des comédiens dont le portrait est tiré sur papier glacé et placardé partout dans la ville. Après quelques jours, déjà, je les reconnais. Je n’irai sans doute pas voir leurs spectacles, mais je leur fais un clin d’oeil en passant. Leurs yeux, je les retrouve aussi sur les flyers que l’on me tend, dans les catalogues que l’on feuillette, et parfois même, au milieu du visage de la personne qui tend des prospectus à la ronde. Le matin, ils sont dans la rue pour promouvoir leur spectacle. Le soir, il sont sur scène. C’est normal, c’est le Fringe.

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Dans mon auberge de jeunesse aussi, les prospectus sont partout. On les vire à la pelle, sans considération pour ceux qui ont investi dans un meilleur papier ou dans un effet cartonné. Tous logés à la même enseigne : la benne de recyclage. Chaque jour, on prend un air passionné et professionnel pour recommandé tel ou tel spectacle qu’on a eu le plaisir de découvrir ou dont on a entendu parler. « Oui, Michelle de la chambre 2 a adoré cette comédie, tu devrais lui poser la question ». « Ah bon, tu ne sais pas quoi faire ce soir ? Il paraît que Miguel a un 2-for-1 pour un spectacle d’impro ». Des équipes se forment, on négocie les horaires, les tarifs, et finalement, tout le monde part ensemble. C’est normal, c’est le Fringe.

Traverser le centre-ville relève de l’opération commando. J’ai la sensation d’être sous acide au beau milieu d’une foule qui bouge en slow-motion. Pendant qu’on laisse le temps à ces trois copines cinquantenaires de s’arrêter devant une boutique de souvenirs en gloussant – oui c’est marrant, hein, cette petite figurine de la Reine d’Angleterre qui bouge la tête toute seule -, on se prend à rêver à un passage secret, une file spéciale pour marcheurs rapides, voire même une paire d’échasses. C’est normal, c’est le Fringe… Le quoi ? Le Fringe.

Les vrais ennuis commencent si la pluie se met à tomber.

Aux premières gouttes, nos touristes bien informés sur la météo changeante de l’Ecosse brandissent leurs parapluies de deux mètres d’envergure et le déploient sans se douter un instant qu’une grande girafe comme moi pourrait, par exemple, passer près d’eux à ce moment précis. Et flap, bim, aille, criss, boum, c’est l’éraflure. Qui n’émeut personne : le propriétaire du parapluie est sec et sauf, c’est tout ce qui compte. Plus que jamais, je suis #teamcapuche. Mais… C’est normal, c’est le Fringe.

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Entre les apéros à répétition et mes sourcils froncés qui disent « mais attends, c’était moins cher, ça, le mois dernier », c’est mon petit porte-monnaie qui a pris un coup. Hébergement, street-food, restaurants, lieux culturels, tout coûte une petite fortune à Edimbourg, lors des festivals d’été. Mieux vaut le savoir. Mieux vaut en rire. Mieux vaut… Aimer les pâtes. Je le comprends puisque, comme tout le monde, je suis allée à l’école et on m’a expliqué la loi de l’offre et de la demande. Du coup, j’ai envie d’en savoir plus sur l’économie des festivals, qui paie quoi, qui gagne quoi. Mais en attendant, mon verre en terrasse me coûte cher. C’est normal, c’est le Fringe.

J’aime le théâtre. J’aime les festivals, les événements marrants, les choses bouillonnantes. Je veux tout voir. Je veux tout voir mais… J’ai sommeil. Je travaille plus, je réfléchis plus, je cours plus, pour que d’autres puissent se relaxer plus, rigoler plus, sortir plus (je me vengerais en octobre). S’installe alors ce fameux FOMO disorder, la peur de manquer les choses. C’est la mort dans l’âme que, le premier week-end, avec un début de crève, j’abandonne des tickets pour des comédies. C’est un peu en traînant les pieds que je me rends sous le château pour admirer la discutable projection Deep Time, qui a ouvert le Festival International d’Edimbourg. Je le savais, les mots « son et lumières » devraient me faire fuir après plusieurs années à travailler dans la presse locale. Ou alors… J’étais simplement trop fatiguée. Pas dans le mood. Mais c’est normal, c’est le Fringe.

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Après une journée de travail sportive, je trotte jusqu’à chez moi, je prends une douche, change de chaussettes et consulte mon agenda mental pour retourner en ville, voir tel spectacle, dans telle salle, dans tel quartier. Je veux tout voir, tout goûter, tout essayer. Je reste éveillée, les yeux grands ouverts, et je ris beaucoup, je m’émerveille souvent. Soudain, le stress du travail est loin : nous voilà à Underbelly, sur St-Andrew Square, au coeur de George Square, tout le monde est heureux, profite, les cabanons de bouffe sont adorables et c’est un autre monde qui s’est installé là, juste pour quelques moments. C’est normal, c’est le Fringe.

Un samedi, je fais une expérience intéressante. Je remonte en serpentant tout le Royal Mile, et j’en ressors exténuée avec environ 24223 flyers. On a vu environ 6 automates, 3 joueurs de cornemuse et un beau paquet de petits chiens. Cette traversée céleste m’a pris le double du temps habituel. C’est normal, c’est le Fringe.

Aux alentours de 22 heures, on tressaille : un feu d’artifice explose au sommet du château. On n’y prend guère plus attention. Et c’est normal, parce que c’est le Fringe.

Cette ambiance va-t-elle me manquer ? Vais-je regretter les petits camions à burgers artisanaux, les gins en terrasse, les sourires aux gens qui « flyent » ? Va-t-on tous se prendre un coup de tristesse ? On verra bien. Ce qui semblait normal durant le Fringe deviendra un souvenir magique et envoûtant. Jusqu’à l’année prochaine.

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Sarah

Journaliste de formation, je me suis installée en Ecosse à l'été 2015. Au programme : des rencontres, des belles histoires et des kilomètres de route. Pour rendre tout ça possible, je travaille le matin dans une jolie petite auberge de jeunesse et j'écris l'après-midi...
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3 Comments

  • Et c’est normal c’est ton premier Fringe ( je crois?). J’aime les touristes car c’est mon gagne pain mais bien contente que le festival soit fini et qu’on puisse revenir à un rythme plus normal, avec de la place dans le bus, des bus à l’heure et des trottoirs où on peut marcher sans se faire bousculer! Ah ah!

    • Hello ! Ouais c’est mon premier « vrai » Fringe comme j’ai débarqué au milieu de la précédente édition et que j’étais plus préoccupée par « où acheter un oreiller » que « oh cool un spectacle » 😀 Je suis comme toi, je vis grâce aux touristes et le mois d’août nous permet en fait d’être ouverts toute l’année. Donc merci les gens mais c’est cool aussi de retourner un peu au calme 😀 Profite bien !

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